Comment agir concrètement dans la cité quand on se sent vocation à y dire quelque chose? Comment intervenir, où et pourquoi? Quel est le projet fondamental, en fonction duquel il faut choisir les buts et les moyens? On peut certes se retirer dans son jardin, ce que je fais d'abondance, pour y goûter le jour, et y cultiver les Muses, y recueillir son corps et son esprit, y purifier ses sentiments et y éléver son âme. C'est le préalable absolu à toute réformation de la sensibilité et de l'entendement, à tout projet d'action dans le monde. Le retrait s'impose, mais il n'est peut-être pas nécessaire qu'il soit définitif. Pour autant il ne faut pas se perdre dans le bavardage, la pusillanimité et la stérilité politiques. C'est ici que je ne suivrai pas intégralement Epicure qui se moquait des moralistes, idéologues et autres bonimenteurs. L'époque me semble réclamer une intervention du philosophe, dans la mesure où nul autre que lui ne peut dire ce qu'il a à dire, et que les conditions extérieures ne sont pas encore complètement perverties par la gangrène du sécuritarisme.
Je ne suivrai pas l'exemple de Diogène le Chien, encore que je l'approuve dans son principe. Mais il y faut une résolution, un héroïsme de caractère que je ne possède en rien. Laissons donc la provocation, le scandale, l'interventionnisme militant à d'autres. D'autant que ce n'est pas forcément la méthode qui convient. Mais je retiens l'idée qu'une vraie philosophie se doit de déranger les certitudes, d'interroger les fondements impensés, de faire éclater les contradictions, déboussoler les dévots et les profiteurs, déboulonner les idéologies souterraines, exhiber les faux-semblants, dénoncer les fausses valeurs qui ravagent notre monde. Pourchasser la culture des passions tristes, des illusions, des mirages et des mensonges.
Toute construction originale suppose une destruction : "philosophie au marteau", martellement premier, combatif et généreux. Déconstruire, pour ouvrir un espace de liberté. Faire entre-voir d'autres chemins possibles. Politique d'Apollon, l'arc qui détruit, la lyre qui musicalement génère la renaissance.
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