Florian Cova, Le statut intentionnel d'une action dépend-il de sa valeur morale ? Une énigme encore à résoudre.

 

Résumé:

Dans cet article, nous voudrions introduire le lecteur à une énigme qui a émergé récemment dans la littérature philosophique : celle de l'influence de nos évaluations morales sur nos intuitions au sujet de la nature des actions intentionnelle. En effet, certaines données issues de la philosophie expérimentale semblent suggérer que nos jugements quant au statut intentionnel d'une action dépendent de notre évaluation de ladite action. De nombreuses théories ont été proposées pour rendre compte de ces résultats. Nous voudrions ensuite défendre la thèse selon laquelle aucune des théories existantes n'est satisfaisante et que le mystère reste pour l'instant entier.

 

1. Appel aux intuitions et Philosophie Expérimentale

 

De l'usage des intuitions dans l'argumentation philosophique

 

L'appel aux intuitions communément partagées est une méthode très répandue dans la littérature philosophique, et ce au moins depuis Platon. Par « intuition », nous entendons ici non pas (nécessairement) l'accès à une vérité par un acte quasi-surnaturel de l'intellect mais plutôt quelque chose comme un savoir préréflexif et non justifié.

Pour bien saisir la nature de ces « intuitions », il peut être utile de les comparer avec ce que le linguiste appelle des « intuitions grammaticales » : lorsqu'un étranger massacre devant nous la grammaire du français, nous savons immédiatement (nous avons « l'intuition ») que la grammaire de cette phrase est incorrecte. Cette connaissance est « immédiate » dans le sens où nous savons tout de suite que cette phrase est incorrecte sans pour autant être nécessairement en mesure de dire « pourquoi » et sans forcément pouvoir énoncer (ni connaître explicitement) la règle grammaticale qui vient d'être violée. En effet, nombreux sont ceux qui savent parler un langage et reconnaître quelles phrases sont correctement formées, mais rares sont ceux qui sont capables d'articuler explicitement les règles qu'il suit.

De la même façon, l'intuition dont il est fait usage en philosophie peut être définie de la façon suivante : « avoir l'intuition que p, c'est avoir tendance à être d'accord avec p du simple fait de considérer cette représentation »[1]. En d'autres termes, soit p une proposition : alors p est « intuitive » si et seulement si le seul fait de considérer p nous conduit à trouver p plus plausible (et donc plus attractive) que la proposition contradictoire (non-p). C'est en ce sens, une « intuition » est pré-théorique : une proposition est intuitive par elle-même et non en vertu d'un raisonnement ou sur la base d'autres considérations qui lui seraient extérieures. Read more...



[1] « To intuit that p is to be attracted to assent simply through entertaining that representational content ». D'après : Sosa, « Experimental philosophy and philosophical intuitions », dans Philosophical Studies, 132, Springer, p.99-107.