Le concept de chose constitue un concept fondamental dans la philosophie de Heidegger, dans la mesure où la chose renvoie et rend possible le dévoilement du monde, où l'être trouve son lieu d'ouverture. Le pouvoir de suggestion que le concept de la chose offre est telle qu'en lui se révèle la nature de l'habitation spécifique de l'homme, qui est justement celle de rendre possible un monde. On refuse à la chose sa nature propre lorsqu'on la considère à partir d'un sens purement instrumental. La manière dont la chose se dévoile à l'homme à travers l'histoire de l'être, et avec prépondérance dans la période postcartésienne, en se dressant soit come objectivité soit comme stock disponible dont l'homme peut disposer à son gré dans l'essence de la technique moderne, sont autant des modes dans lesquels l'être se donne soi même comme face de la vérité, comme « jeu » entre le retrait et le dévoilement. En se rapportant à la chose comme maintien dans la proximité de celle-ci ou en s'écartant lorsqu'il s'interpose la barrière de la connaissance scientifique, l'homme se rapporte à l'être. L'enjeu de la détermination de la chose en reste, chez Heidegger, un essentiellement ontologique. Dans la perspective du dévoilement de la chose à partir d'un rapport entendu comme un « laisser-être » s'opère un dépassement de la métaphysique et implicitement de son ultime hypostase comme déploiement de la technique. En comprenant que la source de l'essence contraignante de la technique n'incombe pas à l'homme, mais qu'elle va au-delà de lui, envers la vérité de l'être qui se dévoile en soi même comme retrait, on révèle à l'homme son essence ec-statique, on le pense comme un étant qui est exposé et accomplie le domaine de l'ouverture de l'être.
Qu'est-ce qu'une chose? La chose est-elle seulement un objet de notre représentation, ou juste un instrument pour notre usage quotidien, un moyen pour un but ? Est-ce que les armes nucléaires sont des choses, les fabriques modernes, les biens de consommation d'aujourd'hui sont-elles des choses ? Sont-elles en outre des choses dans le même sens que la cruche, le temple grec ou les chaussures qui apparaissent dans une peinture de Van Gogh ? En quoi différent-elles et en quoi se rapprochent-elles en tant que des étants en général? En suivant les analyses de Martin Heidegger sur la chose, à partir des quatre conférences de Brême[1], surtout « La chose » et « La question de la technique », on va essayer de mettre en évidence dans cet essai la manière fondamentale dont ces choses restent distinguables. On va découvrir que « leur critère de distinction » consiste dans le monde dont chacune fait partie et vers quoi elles font signe et doivent leur être. Même si « le monde » de la science naturelle semble très différente du monde plus « primitif » de la chose, dit Heidegger, ils sont régit tous les deux par le déploiement de la vérité comme aletheia. Les voies par lesquelles la vérité se déploie sont multiples ; l'œuvre d'art est l'une de ses voies « préférées » pour déployer son essence, tandis que la technique moderne semble la couvrir malgré sa dépendance d'elle. La compréhension de la question de la chose chez Heidegger en est donc une épineuse, dont le développement à travers ses analyses n'est pas facilement à discerner. Ce que pourtant nous pourrait sembler plus évident est le caractère contraignant de l'attitude scientifique de l'homme dans la technique moderne. En ce sens, Heidegger voit dans toute la philosophie postcartésienne une sorte de crescendo du règne de la raison qui culmine avec l'esprit logistique de notre époque. Or l'homme semble avoir été toujours en discordance avec sa propre essence, à partir de la définition classique d'animal rationnel.
La conférence de 1950 sur la chose (das Ding) s'œuvre avec une discussion sur l'essence de la proximité qui doit être défendue de la compréhension courante : « La proximité ne consiste pas dans le peu de distance. »[2] En quoi consiste-elle alors et surtout comment ouvre-t-elle une voie pour la question de la chose ? L'absence de la distance détermine la choséité de la chose par rapport au simple objet en tant qu'objet de la physique mathématique. La chose en ce dernier sens alors est rendue patente dans la représentation. Toute objet est un ob-jet pour autant qu'on le pose devant nous, on nous l'oppose dans notre représentation - tout objet ne devient un objet que par rapport à un sujet connaissant. L'objet est isolé en vue de l'acquisition d'une connaissance, il est soumis à la grille préformée de la science, qui vise toute chose d'une certaine perspective. Dès lors, d'une certaine manière, l'objet nous devient étrange ; on n'entretient plus un rapport de familiarité avec lui, puisque entre nous et lui on interpose la distance de la connaissance ; notre rapport à lui n'est plus direct, mais il est entremis par la structure de la connaissance et en ce sens la proximité originelle propre à la chose dans sa choséité nous devient inconnue. Mais qu'en est-il de la proximité originelle de la chose ? L'analyse de la proximité de la chose va, d'une certaine manière, à la suite de l'analyse que Heidegger entreprend en « Etre et Temps » dans le contexte du rapport entre le Dasein et le monde, rapport qui explique et ouvre notre accès familier au monde en tant que mondanéité du monde. Read more...
[1] On peut trouver les quatre conférences en français dans les publications suivantes : Das Ding (La chose) et Das Gestell (augmentée sous le titre « La question de la technique ») dans « Essais et Conférences » (Gallimard, 1958), Die Gefahr (Le péril) dans la revue « L'Infini » (No. 95 - Heidegger : Le danger en l'être) et Die Kehre (Le tournant) dans « Questions III et IV » (Gallimard, 1976).
[2] Essai et conférences, Gallimard, 1958, p. 194.